L’arachide de Madagascar revient aujourd’hui au centre des débats économiques. Longtemps considérée comme une simple culture vivrière ou un produit d’exportation brute, elle est appelée à devenir un véritable levier stratégique pour l’économie nationale. Une récente étude réalisée avec l’appui de l’Union européenne met en lumière le potentiel considérable de cette filière agricole.
Capable de générer des revenus pour des centaines de milliers de paysans, la filière arachide de la Grande Ile peut aussi contribuer davantage à la transformation industrielle du pays. Selon les résultats de cette étude, le pays produit environ 200 000 tonnes d’arachides en coque par an. Une grande partie de cette production est exportée vers les marchés asiatiques, notamment la Chine, friande d’arachides brutes destinées à la consommation et à la transformation. La filière représente déjà une valeur ajoutée estimée à 546 milliards d’ariary, soit environ 1,1 % du PIB national et 7,3 % du PIB agricole. À cela s’ajoute un excédent commercial évalué à près de 363 milliards d’ariary. Ces chiffres démontrent que l’arachide est loin d’être une culture marginale.
La filière joue également un rôle social majeur. L’étude souligne que près de 365 000 entrepreneurs agricoles vivent directement de cette culture, tandis qu’environ 343 000 emplois équivalents temps plein en dépendent. Dans les zones rurales, où les opportunités économiques restent limitées, l’arachide constitue donc une source essentielle de revenus et d’emplois. Son importance dépasse ainsi largement le cadre agricole pour toucher la stabilité économique et sociale de nombreuses régions. Cependant, la véritable question aujourd’hui ne réside plus uniquement dans la production, mais dans la capacité de Madagascar à tirer davantage de valeur de son arachide. Pendant des décennies, le pays s’est surtout contenté d’exporter des produits bruts. Or, l’étude dite « VCA4D » insiste sur l’intérêt de développer une véritable chaîne de valeur locale. Transformer l’arachide sur place, notamment en huile, permettrait de multiplier les revenus, de créer davantage d’emplois industriels et de réduire la dépendance aux exportations de matières premières non transformées.
La Chine pousse ses pions
Cette perspective réveille d’ailleurs une certaine nostalgie chez de nombreux Malagasy. Dans les années 1970 et 1980, l’huile d’arachide occupait une place importante dans les habitudes de consommation. Elle était largement appréciée pour sa qualité et sa saveur, bien avant que l’huile de palme ne domine progressivement le marché. À cette époque, l’arachide faisait déjà partie intégrante de la culture agricole malagasy. Aujourd’hui encore, sa culture est profondément ancrée dans les pratiques paysannes, ce qui constitue un avantage considérable pour relancer la filière sans avoir à reconstruire entièrement les savoir-faire agricoles. Consciente de ce potentiel, la Chine s'active pour renforcer sa position. Pékin a récemment signé une convention avec les autorités malagasy afin de renforcer l’exportation d’arachides en coque vers le marché chinois. Pour la Chine, l’objectif est de sécuriser son approvisionnement en matières premières agricoles. Cette stratégie s’inscrit dans une logique économique pragmatique où l’intérêt principal réside dans le volume des exportations.
Face à cette approche, l’Union européenne adopte une vision différente. Bruxelles ne se limite pas à encourager l’exportation brute ; elle cherche plutôt à promouvoir une transformation locale créatrice de valeur ajoutée. L’idée est que Madagascar puisse bénéficier davantage de ses propres ressources agricoles au lieu de voir les profits industriels réalisés à l’étranger. L’étude recommande ainsi l’adoption d’une véritable politique nationale dédiée à l’arachide, capable d’encadrer la production, la transformation, la commercialisation et les exportations. Les Européens voient également dans cette stratégie une opportunité de développer un partenariat économique plus équilibré avec Madagascar. À terme, l’objectif serait de permettre au pays d’exporter non seulement des arachides brutes, mais aussi des produits transformés comme l’huile d’arachide ou d’autres dérivés agroalimentaires. Une telle évolution renforcerait l’industrialisation locale et améliorerait les recettes d’exportation.
Des normes particulièrement exigeantes
Mais malgré ces perspectives prometteuses, un obstacle majeur freine encore le développement de la filière : l’aflatoxine. Ces toxines invisibles, produites par certains champignons qui se développent dans les arachides mal conservées, représentent un véritable défi sanitaire et commercial. Hautement cancérigènes, elles sont strictement contrôlées sur les marchés européens. Les normes imposées par l’Union européenne sont particulièrement exigeantes, ce qui complique l’accès des producteurs malagasy à ces marchés. La Chine, en revanche, applique des normes moins contraignantes dans ce domaine, ce qui explique en partie sa domination actuelle dans les importations d’arachides malagasy. Pour de nombreux exportateurs, le marché chinois apparaît donc plus accessible et plus rentable à court terme. Toutefois, l’étude souligne que le problème de l’aflatoxine n’est pas insurmontable. Des solutions existent, notamment à travers l’amélioration des techniques de séchage, de stockage et de contrôle de qualité.
Investir dans ces infrastructures et former les producteurs aux bonnes pratiques permettrait non seulement de réduire les risques sanitaires, mais aussi d’ouvrir davantage les portes des marchés internationaux à forte valeur ajoutée. Cela nécessitera cependant une volonté politique forte, des investissements ciblés et une coopération étroite entre l’État, les producteurs, les transformateurs et les partenaires internationaux. L’avenir de la filière arachide à Madagascar se trouve donc à la croisée des chemins. D’un côté, la Chine offre un débouché immédiat pour l’exportation de produits bruts. De l’autre, l’Union européenne encourage une stratégie plus ambitieuse fondée sur la transformation locale et la montée en gamme. Le véritable défi pour Madagascar sera de trouver un équilibre entre ces deux approches afin de maximiser les bénéfices pour son économie nationale, tout en améliorant les conditions de vie des centaines de milliers de familles qui dépendent de cette culture.




