Le retrait de Sumitomo Corporation du projet minier Ambatovy marque un tournant de taille pour l’industrie extractive à Madagascar. En acceptant de débourser environ 418 millions de dollars pour céder sa participation (54,17%) à Ambatovy Mineral Resources Investment Holding Company (Amri), le groupe japonais a fait couler beaucoup d'encre.
Les analystes avancent que derrière cette décision, plusieurs facteurs structurels se dessinent. Ambatovy, l’un des plus grands projets de nickel et de cobalt au monde, a toujours été caractérisé par des coûts d’exploitation élevés, liés notamment à la complexité technique du traitement du minerai latéritique. À cela s’ajoutent des fluctuations importantes des prix internationaux des métaux, qui rendent la rentabilité incertaine. Dans ce contexte, l’investissement initial colossal s’est progressivement transformé en gouffre financier, avec une perte totale estimée à 2,6 milliards de dollars pour Sumitomo. A noter que le changement s’accompagne d’un apport en capital de 180 millions de dollars de la part d’Amri pour renforcer les opérations minières et relancer les activités après le passage du cyclone Gezani.
La sortie du japonais intervient après celle de Sherritt International en 2017, autre acteur majeur ayant abandonné le projet après des années de difficultés. Cette succession de retraits met en lumière une réalité souvent sous-estimée : l’industrie extractive est loin d’être une rente facile. Elle exige des capitaux massifs, une maîtrise technologique pointue et une forte tolérance au risque. Lorsque les conditions de marché ou les contraintes opérationnelles se dégradent, les pertes peuvent être vertigineuses. Les modalités de la transaction effectuée avec Amri, le nouvel actionnaire majoritaire basé au Royaume-Uni contrôlé par Essenwood Partners Limited, en partenariat avec Zungu Investments., soulèvent également des interrogations. S’agit-il d’un paiement direct, d’une reprise de dettes, d’une prise en charge de passifs ou d’un ensemble de ces mécanismes ?
Un actif dégradé
Mais quelle que soit la configuration exacte du deal, il est confirmé que la valeur de l’actif a été profondément dégradée, au point que sa cession nécessite un effort financier significatif de la part du vendeur. Pour les nouveaux acquéreurs, le défi est immense. Ambatovy nécessite des investissements continus pour maintenir et améliorer ses performances et sa résilience. Dans un contexte de tension sur les liquidités, la tentation pourrait être grande de privilégier l’exportation de minerai brut plutôt que sa transformation locale. Une telle orientation représenterait pourtant une perte importante de valeur ajoutée pour Madagascar, qui verrait s’échapper une partie des bénéfices économiques liés à la chaîne de transformation.
C’est précisément ici que l’État malgache a un rôle stratégique à jouer. En mettant en place des politiques incitatives, en améliorant le climat des affaires et en facilitant les investissements, les pouvoirs publics peuvent orienter les décisions des opérateurs vers des modèles plus créateurs de valeur locale. L’exemple du projet Tsimiroro illustre cette dynamique : son développement dépendra largement des conditions offertes aux investisseurs, notamment à travers le cadre fiscal et réglementaire, comme le Code pétrolier qui prévoit des exonérations douanières substantielles. Et les analystes d'ajouter que la séquence Ambatovy rappelle que faciliter l’investissement ne signifie pas seulement attirer des capitaux, mais aussi sécuriser leur déploiement sur le long terme.
Dans un secteur aussi exigeant que l’extraction minière et pétrolière, la stabilité, la visibilité et l’accompagnement institutionnel sont des facteurs décisifs. "Le départ de Sumitomo est un signal d’alerte. Il met en évidence les fragilités du modèle actuel et ouvre une opportunité de repenser les conditions d’exploitation des ressources naturelles à Madagascar, afin qu’elles profitent davantage à l’économie nationale tout en restant attractives pour les investisseurs", a commenté Paul Roger, consultant spécialiste du secteur extractif en Afrique australe depuis plus de 15 ans.


