Des tonnes de cannabis sont cultivées chaque année dans les hautes terres reculées du nord de la région d'Analabe à Madagascar et dans d’autres localités du pays. Cependant, même si la légalisation devient rapidement une réalité ailleurs en Afrique orientale et australe, elle reste strictement illégale à Madagascar. Les régions productrices de cannabis abritent des groupes armés de trafiquants, et la production de cannabis est une cause majeure de déforestation dans les forêts du nord de Madagascar, riches en biodiversité.
 
Un marché méconnu par le citoyen lambda, le cannabis fait l’objet de trafics réguliers à l’intérieur du pays, comme avec les îles voisines de l’Océan Indien. Le dernier trafic démantelé aux Comores, avec des cargaisons saisies provenant de l’ouest de Madagascar, n’est qu’une goutte d’eau dans ce vaste business à travers lequel des bandes entières, inconnues dans les grandes villes, se font d’énormes bénéfices, en toute illégalité.
 
La commune rurale d'Antsahabe, dans le nord, est une région fertile pour l'agriculture. Des cultures de rente, telles que le cacao, le café et la vanille, font la renommée des producteurs locaux. Pourtant, il existe une autre culture qui est une source majeure de revenus pour les communautés de la région : le cannabis.

 


Bien que Madagascar soit un producteur de cannabis à grande échelle, avec des niveaux élevés de consommation locale, la culture, la vente et la consommation de cannabis sont strictement illégales à Madagascar. La situation persiste alors même que la légalisation à des fins médicinales et récréatives devient rapidement une réalité ailleurs, en Afrique orientale et australe.
 
Sur le plan économique, le cannabis pourrait être une source de revenus très rentable pour les collectivités locales. Le risque réside dans la gestion au niveau de la santé publique et de la consommation locale”, a déclaré un maire élu dans la zone d'Analabe, sous couvert d’anonymat. Actuellement, sa mairie ne tire aucun bénéfice du marché du cannabis qui est estimé à au moins 200 tonnes par an dans la zone.
 
La région montagneuse d'Analabe, qui fait partie du district d'Ambanja où se situe Antsahabe, est l'une des principales régions de culture du cannabis à Madagascar. Pourtant, le souhait de certains habitants de la région de transformer la culture en un marché légal rentable et régulé se heurte à des défis : résistance politique à la légalisation du cannabis, impact environnemental de la production de cannabis et insécurité dans les zones reculées de production de cannabis.

 
Tendances régionales
 
En 2017, le Lesotho est devenu le premier pays d'Afrique à délivrer des licences pour la production de cannabis médicinal, ce qui a rapidement conduit à des investissements internationaux à grande échelle pour développer le secteur. En avril 2021, un producteur de cannabis basé au Lesotho a reçu la toute première autorisation pour une entreprise africaine de vendre du cannabis médicinal dans l'Union européenne.
 
D'autres pays d'Afrique orientale et australe ont depuis emboîté le pas. En octobre 2020, le Rwanda a approuvé la production de cannabis médical pour l'exportation, suivant les traces de l'Ouganda, du Malawi, du Zimbabwe et de la Zambie.
 
L'Afrique du Sud, qui a légalisé en 2018 la production et la consommation de cannabis à des fins récréatives, et non pour la vente commerciale, par une décision de sa Cour constitutionnelle, a récemment publié un projet de plan directeur national pour le développement du cannabis commercial, tant pour la consommation locale que pour l'exportation.


 

Aux Seychelles, l'utilisation du cannabis à des fins médicinales, mais pas la culture à grande échelle, a été approuvée par une loi en juillet 2020. Certains observateurs de ce produit ont même déclaré que les Seychelles pourraient bénéficier du “tourisme du cannabis” en le légalisant à des fins récréatives, ce qui a déclenché un débat dans les médias. De même, il existe un important lobby pour la légalisation à Maurice, bien que la culture et l'utilisation restent criminalisées.
 
Ces développements ont conduit à une analyse optimiste selon laquelle la récolte pourrait être un nouvel “or vert” pour Madagascar, à la seule condition que l’administration contrôle totalement le circuit afin d’éviter les dérives. Un rapport du groupe de recherche sur l'industrie du cannabis, Prohibition Partners, a estimé que d'ici 2023, le marché du cannabis dans toute l'Afrique pourrait valoir environ 7,1 milliards de dollars. Une autre analyse, du cabinet de conseil en stratégie Birguid, a estimé que le marché du cannabis en Afrique australe à lui seul a généré un peu plus d'un milliard de dollars de revenus en 2019, principalement du marché récréatif illégal.
 
Selon Prohibition Partners, le marché du cannabis au Lesotho est parallèle à celui de Madagascar. Les chaînes montagneuses des deux pays offrent des environnements bien adaptés à la culture du cannabis. Dans les deux pays, le cannabis a été cultivé traditionnellement pendant de nombreuses années avant d'être criminalisé sous le régime colonial, et la culture s'est ensuite poursuivie en tant que marché illicite complétant les revenus des communautés d'agriculteurs de subsistance. Politiquement, cependant, il semble que Madagascar ne montre aucun signe de suivre l'exemple du Lesotho.

 
Madagascar fournit les îles voisines
 
Madagascar est le plus important producteur de cannabis parmi les îles de l'ouest de l'océan Indien. Les principales régions de production, Betroka au sud et Analabe au nord, approvisionnent largement les marchés intérieurs, notamment les zones urbaines, dont la capitale, Antananarivo. Le cannabis est également introduit en contrebande vers d'autres États insulaires, notamment les Seychelles, Maurice, les Comores et Mayotte. Des recherches à l’étranger ont révélé qu'à environ 116 ariary (0,03 dollar) le gramme en 2020, les prix du cannabis de Madagascar sont bien inférieurs à ceux des autres États insulaires, reflétant une offre nationale abondante.



La consommation et la vente de cannabis sont très répandues. Des estimations fiables de la consommation ne sont pas largement disponibles, mais les chiffres suggèrent des niveaux élevés d'utilisation récréative. Les dernières statistiques rapportées par le gouvernement à l'exercice annuel de collecte de données de l'Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime indiquent une prévalence de 9,1% de la consommation de cannabis parmi la population adulte, ce qui placerait Madagascar parmi les taux les plus élevés d'Afrique.

Le cabinet de conseil en recherche sur le cannabis New Frontier Data a rapporté en 2019 que 14,2% de la population adulte de Madagascar avait déclaré avoir consommé du cannabis au cours de l'année écoulée, ce qui équivaudrait à plus de deux millions de personnes et placerait Madagascar au neuvième rang des taux de consommation en Afrique.
 
Les estimations de la quantité de cannabis produit à Madagascar sont impossibles à établir, mais les rapports des opérations d'application de la loi donnent une idée de son ampleur. La Gendarmerie Nationale de Madagascar a saisi près de 53 tonnes de cannabis en 2020, dont plusieurs saisies de plus d'une tonne. En mai et juin 2020, une opération de l'unité de gendarmerie d'Antsiranana, qui supervise la région d'Analabe Ambanja, a saisi plus de 16 tonnes de cannabis et 21 litres d'huile de cannabis, détruit plus de 80.000 plants de cannabis individuels et conduit à l'arrestation de 80 personnes.
 
Des millions, voire des milliards, d'ariary de profit circulent dans le secteur, notamment dans les zones de production d'Analabe dans le district d'Ambanja et celui du district de Betroka. De même, pour les zones de consommation comme Antananarivo, le cannabis rapporte du profit aux grands trafiquants et dealers. De grosses sommes d'argent sont en jeu, ce qui conduit à la difficulté d'éradiquer ce danger de la société.

 
De multiples réseaux de trafiquants
 
La région d'Analabe attire des réseaux de trafiquants de tout le pays. Il y a des trafiquants venant de Mahajanga, d'Antananarivo et d'autres provinces de Madagascar. Des témoignages d'habitants d'Antsahabe et des environs ont confirmé que des centaines de trafiquants opèrent clandestinement dans la région.
 
Bien que certains résidents collaborent avec les forces de l'ordre, servant d'informateurs ou de guides dans les zones reculées, une proportion importante de la population coopère avec les réseaux de trafiquants. Les jeunes locaux travaillent avec les producteurs de cannabis dans les champs de cannabis ou participent au transport du cannabis vers et depuis les points de collecte, en utilisant leur connaissance du terrain local. La production de cannabis est une source de revenus pour de nombreux habitants de la région.

 


Le cannabis est transporté à pied, les trajets s'étalant sur deux jours ou plus. Les produits sont transportés des champs vers des camions, pour le transport vers les marchés urbains, ou des entrepôts dans les villes voisines comme Ambilobe. Pour le transit d'Analabe à la ville d'Ambanja, il existe plusieurs options. Soit par voie terrestre, en voiture ou à pied, soit transférés par voie fluviale. Enfin, il y a la route maritime pour les exportations à destination des Comores, Mayotte et d'autres îles de l'océan Indien. Ces voyages rapportent de l'argent, et il y a des sommes énormes investies. L'unité de gendarmerie d'Ambanja a également signalé qu'il existe des usines artisanales qui produisent de l'huile de cannabis dans la région, mais ces emplacements n'ont pas été identifiés par la police.
 
Les responsables des réseaux de trafic investissent des sommes importantes pour acheter du cannabis, le transporter et sécuriser sa livraison. Selon des habitants de la communauté locale d'Analabe, les agriculteurs locaux peuvent vendre un kilogramme de cannabis vert à 20 000 ariary. Cela serait comparable au prix du cacao, qui, selon la saison, se vend à environ 25.000 ariary. Les dépenses des trafiquants pour assurer un transport sûr du produit vers les entrepôts, par exemple à Antananarivo, peuvent s'élever à plus de cette somme par kilogramme.
 
Mais ce montant varie selon le trafiquant impliqué. D'après notre expérience, de temps en temps, et surtout lorsque nous avons plus de commandes que d'habitude, les transporteurs et les agriculteurs augmentent leurs prix. Ils jouent aussi sur la règle de l'offre et de la demande. Lorsqu'il est finalement vendu aux consommateurs, un kilogramme de cannabis peut rapporter à un trafiquant entre 100.000 ariary et 150.000 ariary”, a expliqué Simon, un jeune dealer basé à Ambanja.

 
Ainsi, l’argument, largement suivi en Afrique, en faveur de la création de marchés légaux du cannabis pourrait libérer les ressources policières, débordées pour lutter contre des crimes plus graves et plus violents. Pourtant, à Analabe, comme dans d’autres régions, créer un marché efficacement régulé signifierait affronter des groupes impliqués dans le marché du cannabis qui présentent un défi majeur à l'État.

 


La légalisation du cannabis à Madagascar, à quelque fin que ce soit, ne semble pas être une possibilité politique majeure dans un avenir proche, contrairement à la situation dans d'autres pays. L'optimisme de la population d'Analabe et des responsables politiques locaux ne s'est pas encore traduit par un virage politique au niveau national. Si Madagascar suivait l'exemple d'autres pays d'Afrique orientale et australe, toute nouvelle politique serait confrontée à un équilibre complexe entre les avantages économiques potentiels pour les communautés rurales, les problèmes de gouvernance endémiques dans les régions productrices de cannabis et les préoccupations concernant l'effet sur la biodiversité et l’écosystème unique du pays.